lundi 18 juillet 2016

Quand Laurent Bigot parle pour ne rien dire

Intrigué par le grand nombre de mes amis qui l'ont partagé sur Facebook, j'ai lu l'article signé Laurent Bigot publié dans Le monde sous le titre : « Repenser notre rapport au monde ». Mal écrit, mal pensé, c'est un texte vide, vide de tout sauf d'un angélisme si politiquement correct que j'ai fini par m'en trouver exaspéré.

C'est d'abord un article convenu, comme tous les discours des petites plumes aux grands cœurs qui se gargarisent de grandes phrases sottes et fédératrices. La guerre, tient-on à faire savoir, c'est pas beau, c'est pas bien. Sur les plateaux de télé, « se succèdent les experts de la guerre et de la peur alors que le monde a cruellement besoin d'experts de la paix ». Est-ce du Francis Lalanne ? Non. Plus tristement, l'auteur de l'article est un ancien diplomate français reconverti dans le conseil géopolitique.

Que les propos stupidement vengeurs et va-t-en-guerre se soient multipliés à la suite de l'attentat de Nice, c'est une évidence qu'il n'y a aucun intérêt à rappeler, sinon celui, contre-productif, de prolonger leur abrutissant écho. De même, qui accuse la machine de tourner à vide s'en offre un petit tour, purement gratuit. Si c'est pour s'en tenir à une très vague injonction à « Repenser notre rapport au monde », la dénonciation de la spectaculaire mise en scène de l'événement par les médias ne sert qu'à les utiliser pour faire son cinéma. Tout en dénonçant le jeu des médias, l'auteur de cet article où se reflète toute la bêtise du pacifisme New Age ne fait rien de plus qu'y prendre part sans avoir, la vacuité de ses propos en témoigne, la moindre chose à dire.

Comme il se doit, il convoque un moine bouddhiste. À quoi bon, sinon pour suivre la mode qui détourne et dénature le zen et le nirvana, aller chercher si loin pour ramener de semblables perles qui, enfilées, forment un très joli chapelet de lieux communs : « Les racines du terrorisme sont l'incompréhension, la peur, la colère et la haine ». Insignifiante accumulation de mots très généraux qui permettent, tout en se donnant des airs de grandeur et de sagesse, de ne pas nommer les choses. Ce qui alimente le terrorisme, ce ne sont pas des grandes idées et des grands sentiments, ce sont des faits, des décisions politiques, les bombes lâchées par les pays prospères à l'autre bout du monde sur des musulmans pauvres. Partisan de la fin pure et simple de l'interventionnisme d'une France qui, en dépit des conséquences catastrophiques, continue à croire que son statut de prétendue patrie des droits de l'homme l'habilite à gendarmer le monde.

Michel Onfray a raison de souligner dans Penser l'Islam que les médias occidentaux ne montrent jamais les victimes civiles des frappes aériennes perpétrées par la France. Pourtant ces victimes existent, tout comme les images qui en témoignent et que la France, si fière de sa liberté de la presse, camoufle soigneusement. Comment en vouloir à ceux qui les découvrent de penser que ces victimes cachées connaissent un sort pire que celles de Nice puisqu'on les tue en quelque sorte deux fois, une fois à coup de bombes, une seconde à coup d'invisibilité et d'indifférence? Forte de ses gros moyens militaires et de la légitimité dont elle a l'idiotie de ne pas douter, la France frappe le monde arabe depuis vingt-cinq ans et taxe de barbarie ceux qui – quelle outrecuidance! – lassés des attaques de Rafales et Mirages, finissent par s'en prendre avec les moyens du bord au pays qui paraît ne jamais douter de son bon droit pour les commettre.

Étrangement, alors que les droits de l'homme y sont aussi sinon mieux respectés qu'en France, la Suisse ne subit pas d'attaques terroristes. C'est que la Suisse, contrairement à la France, a la sagesse de se tenir à l'écart des conflits de l'ailleurs. Elle ne fait pas les frais d'une politique qui a la stupide prétention de se vouloir universelle. Car le terrorisme est bel et bien le fruit d'une politique étrangère et non celui d'un défaut d'éducation. Il y a une très grande naïveté à croire que c'est par la pédagogie qu'on en viendra à bout.

Dans son article, Laurent Bigot cite la phrase adressée par la jeune pakistanaise Malala à Barack Obama: « Arrêtez de combattre le terrorisme par la guerre et faites-le par l'éducation et l'instruction ». Décidément, même quand on a reçu le prix Nobel de la paix, on n'est pas sérieux quand on a 17 ans! Malala serait-elle un exemple d'« experts de la paix » dont le monde aurait cruellement besoin? Pourvu que non! Espérons qu'une si noble cause aura pour la servir des experts qu'un peu de maturité et de réflexion auront détourné d'avancer de si niaises fariboles. Dire que c'est par manque d'éducation qu'on devient terroriste, c'est donner à penser que l'attitude des terroristes est irrationnelle, c'est leur dénier toute raison, c'est une fois de plus les accuser d'être non pas d'affreux sanguinaires mais des barbares, c'est-à-dire des sous-hommes sans langue ni pensée. Les terroristes français qui se sont sinistrement illustrés ces derniers mois sont généralement passés par les écoles de la République, ils ne sont pas moins instruits que les autres citoyens à qui, comme à eux, on reconnaît le droit de vote. Pour employer la terminologie d'Aristote, ce sont, comme nous, des « animaux politiques ». Ce ne sont aucunement des bêtes mal dressées. C'est une facilité mensongère que de les tenir pour des êtres purement pulsionnels qui ne réfléchiraient pas. Ils ne sont pas plus ignorants qu'un grand nombre de leur contemporains qui ne pratiquent pas l'homicide en série, ils sont simplement plus convaincus, plus habités par la foi, plus acquis à un système de valeurs. Est-ce à l'éducation de combattre pareilles allégeances? Est-ce à l'éducation de transmettre une autre foi, sous-entendue la bonne? Est-ce à l'éducation d'inculquer un système de valeurs et de suscite qu'on y adhère sans réserve? Non! En appelant – comme il est préférable de le faire – les choses par leur nom, mieux vaut dire que c'est la mission du prosélytisme, la vocation du lavage de cerveau? N'ayant évidemment aucune sympathie pour les tueurs de Nice ou du Bataclan, je ne verrais personnellement pas d'inconvénient à ce qu'on envisage un pareil lavage de cerveau, au nom même d'une paix qui me paraît bien sûr souhaitable, mais de grâce, puisque c'est, comme disait Camus, ajouter à la laideur du monde que de mal nommer les choses, n'appelons pas « éducation » ce qui est en réalité une forme, à mes yeux positive, d'endoctrinement.

Enfin, parce que tout, jusqu'à son patronyme, fait de Laurent Bigot un béni-oui-oui qui invite « à repenser notre rapport monde » sans jamais donner lui-même l'impression de penser quoi que ce soit, il suggère que le défilé du 14 juillet qu'il a vu à la télé devrait être moins militaire. D'où l'on peut conclure que ce monsieur, au moins, déteste la télé en sachant de quoi il parle puisqu'il a l'air d'être devant jour et nuit, matin et soir. C'est apparemment en toute connaissance de cause qu'il affirme – là encore, quelle remarquable originalité! – que la télé n'est pas précisément ce qu'on appelle une usine à fabriquer des malins! Je hasarde un conseil au conseiller: les bombardements, militaires ou d'images, ne sont pas inéluctables; une volonté forte permet d'y mettre un terme! La télé commande tant qu'on n'a pas trouvé le bouton qui l'éteint.


Mais plus encore que l'ambition à mes yeux presque toujours suspecte de dispenser mes conseils, ce qui m'a donné envie d'écrire, c'est le besoin d'exprimer publiquement la colère que m'a inspirée le conseiller. Voici donc pour finir la phrase exaspérante qui m'aura mis en train : « Pourquoi, en plus des sapeurs-pompiers, policiers et gendarmes, ne pas faire défiler des médecins, des professeurs, des infirmiers et infirmières, des assistantes sociales, des éboueurs, des jeunes, des personnes en situation de handicap et j'en passe... » Dieu que la liste est belle! Tant de bons sentiments, de gentillesses et d'intentions louables dans une seule et même phrase! Faut-il que Le monde, l'été, peine à remplir ses colonnes pour y tolérer une bout de prose si vaine et si médiocre! Est-ce par manque de place ou par un regrettable oubli de son si bon cœur que le Bigot prêcheur a omis de mentionner les minorités visibles et les détenus qui, pourtant, eussent mérité de l'être? Les exclamations et les interrogations que soulève cette énumération ignoblement dégoulinante suffiraient à remplir des pages. J'y renonce. 

Sans m'appesantir plus longuement sur le début parfaitement douteux de cette phrase mais qui est asséné et présenté sous les traits de l'évidence : « si la riposte sécuritaire est incontestablement une partie de la réponse, elle ne peut pas être mise en scène ainsi ni promue comme le cœur de l'action politique », je me tairai après deux dernières remarques. D'abord, l'expression très politiquement correcte de « personnes en situation de handicap » témoigne d'une volonté de ne froisser personne. Mais à quoi bon parler si c'est pour ne fâcher personne et caresser dans le sens du poil jusqu'aux plus susceptibles crétins? Ne vaut-il pas beaucoup mieux se taire? N'est-ce pas dévaloriser la parole elle-même que de faire ainsi usage pour ne rien dire? De tous les gens qui n'ont rien à dire, les plus agréables ne sont-ils pas ceux qui se taisent? Ensuite – sans que ça lui donne pourtant envie de tuer qui que ce soit – l'aveugle que je suis en a assez – que dis-je? – en a ras-le-bol qu'on instrumentalise les éclopés et les invalides pour fédérer les foules, qu'on néglige la singularité de chacun d'entre eux pour les utiliser collectivement comme des icônes qu'ordonne d'adorer une compassion convenue et bienfaisante. Non, Monsieur, je n'ai pas envie de défiler à la télé pour vous et vos idées, pas envie qu'on m'enrôle pour participer à l'endoctrinement qu'appelle de leurs vœux une bande d'impensants bigots et prêchoteurs dont cette tribune dans Le monde fait de vous un parfait représentant!

mercredi 4 mai 2016

Les dialogues du solitaire


Aphorisme dialogué :
Blaise Pascal : «j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

—A moins que chez certains, confinés dans une paisible et casanière indolence, il vienne d’avoir perdu, par prudence ou lâcheté, l’appétit de se heurter au dehors, la faim de se confronter aux hordes.»

C’est en donnant la réplique à une citation que j’obtiens les aphorismes dialogués qui émailleront mon prochain roman. Chaque fois la forme est la même : la phrase d’un auteur qui m’inspire est suivie d’une seule répartie qui la prolonge, la déplace ou la contrarie. Nulle raison que celui-ci fasse exception à la règle arbitraire que je me suis fixée.
Ayant ainsi répondu ce matin à Pascal, je reste pourtant sur ma faim. Avec un peu plus de place, j’aurais volontiers ironisé sur la manière dont, en moraliste qui use de l’arme privilégiée des pédagogues, l’auteur des Pensées écrit : « J’ai dit souvent ». Comme si la répétition d’un propos en accroissait la justesse ! Comme s’il n’appartenait qu’aux plus constants radoteurs de rendre une idée contagieuse !

Nietzsche : « Les choses vraiment grandes ne se démontrent pas.

—Elles se rabachent jusqu’à faire mouche, s’implantent opiniâtrement, se martèlent en tête ! »

J’ai hésité un moment à ne pas répliquer moi-même à Pascal et à prendre Marguerite Yourcenar pour porte-parole :
« Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? »
La peur d’être mal compris m’y a fait renoncer.

Sous l’apparence d’une invitation aux plus complètes explorations, avec l’air d’inviter chacun à pousser la curiosité jusqu’aux confins de son monde et de sa condition, l’auteur de L’œuvre au noir, aussi bien que Pascal, fait du détenu l’archétype indépassable de l’homme accompli. Seule change la taille de la cellule, l’échelle de la séquestration où s’opère le salut, entre les murs chez l’un, entre les pôles chez l’autre.

Certains jours, les géants m’enveloppent et m’éclipsent de leur ombre intimidante ; d’autres, ils m’enchantent en symphonie et me disent si bien que je me sens des leurs, engagé dans leur chœur fraternel.

Ainsi, j’en étais là de mes divagations quand, hasard ou miracle, je me trouve à relire Baudelaire. J’avais oublié que dans l’un des petits poèmes en prose, le poète dont je me sens le plus proche recourt aussi au dialogue pour faire l’apologie des chambres d’isolement.


 Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l'homme; et à l'appui de sa thèse, il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l'Eglise.

Je sais que le Démon fréquente volontiers les lieux arides, et que l'Esprit de meurtre et de lubricité s'enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l'âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères.

Il est certain qu'un bavard, dont le suprême plaisir consiste à parler du haut d'une chaire ou d'une tribune, risquerait fort de devenir fou furieux dans l'île de Robinson. Je n'exige pas de mon gazetier les courageuses vertus de Crusoé, mais je demande qu'il ne décrète pas d'accusation les amoureux de la solitude et du mystère.

 Il y a dans nos races jacassières des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s'il leur était permis de faire du haut de l'échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole.

Je ne les plains pas, parce que je devine que leurs effusions oratoires leur procurent des voluptés égales à celles que d'autres tirent du silence et du recueillement; mais je les méprise.

 Je désire surtout que mon maudit gazetier me laisse m'amuser à ma guise. "Vous n'éprouvez donc jamais, —me dit-il, avec un ton de nez très apostolique—, le besoin de partager vos jouissances?" Voyez-vous le subtil envieux! Il sait que je dédaigne les siennes, et il vient s'insinuer dans les miennes, le hideux trouble-fête!

"Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!..." dit quelque part La Bruyère, comme pour faire honte à tous ceux qui courent s'oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se supporter eux-mêmes.

Et Baudelaire de poursuivre et conclure ce poème en citant précisément la phrase de Pascal avec laquelle j’ai ici commencé. Il s’en prévaut ; je m’en défie.

Il y reconnaît une vérité conforme à sa nature ; j’y soupçonne une facilité d’autant plus séduisante qu’elle complaît à la mienne.

Mais faut-il donc que toute cohabitation des actifs et des contemplatifs soit impossible pour que dure, à jamais et comme à mort, la guerre qui les oppose ! Comment se fait-il que les uns supportent toujours si mal les autres ?

Pour ma part, je me sens l’âme de taille à les supporter tous. Je comprends le guerrier, le coureur, l’agité comme je comprends le moine, l’avachi, le méditant. Peut-être ne m’arrive-t-il d’envier les premiers qu’à l’instant où je me lasse et désole d’être frère des seconds.

Aux uns et aux autres, tour à tour, je donne pleinement raison. Mais alors, n’est-ce pas pour être doté d’un « moi » multiple et équivoque que je ne souffre de solitude qu’au moment où, soudainement et partiellement sourd, je n’entends plus s’élever dans le silence de ma chambre déserte le vivifiant vacarme de leur polyphonie ?

jeudi 31 mars 2016

My Heart belongs to Oscar (bande annonce audio)

My Heart Belongs to Oscar (bande annonce)


Quand j’ai été invité il y a peu à la radio pour parler d’une rencontre qui a changé ma vie, j’ai pas eu beaucoup à me creuser la cervelle pour savoir que je parlerais du pianiste Oscar Peterson.
Le problème, c’est qu’on m’a donné cinq minutes. Et puis pour raconter comment Oscar m’a donné envie de devenir jazzman, il aurait au moins fallu avoir un piano sous la main pour joindre le swing à la parole. Là, on s’est contenté de me tendre un micro dans lequel j’ai donc raconté comment, vers vingt ans, une copine m’a emmené à un cours de jazz d’abord et puis chez un discaire où j’ai acheté presque par hasard, parce que je connaissais son nom, un disque d’Oscar Peterson. C’était un disque enregistré en live au festival de Montreux en 1977. Je suis rentré chez moi, j’ai mis ce disque sur la platine et j’ai entendu ça !
Ça, c’est un standard de jazz qui s’appelle 'There’s no graater love'. En français, ça veut dire « y a pas de plus grand amour ». Ça aurait pu être le titre du spectacle que je suis en train d’écrire sur Oscar, sur ce que je lui dois, sur la manière dont j’ai passé des heures à essayer tant bien que mal de l’imiter, et aussi sur ce qu’il m’a fait découvrir, le swing, l’improvisation, le jazz, ceux qui l’aiment et ceux qui en jouent. On dit que l’amour rend aveugle ; moi ça me rend plutôt bavard donc je ne vais par tout dire ici. Mais je vous donne rendez-vous dès que j’aurai fini de concevoir ce spectacle qui s’appellera My heart belongs to Oscar. Ça racontera l’histoire d’un intello tout blanc, gringalet, qui, dans les années 2000, devient raide dingue d’un canadien tout noir qui pèse deux fois son poids et qui est une icône du jazz des années 50s. Le principe, ce sera de tout  raconter, l’histoire et ses rebondissements, avec une scène sous les pieds et un clavier sous les doigts. Je vous dis donc à bientôt et d’ici-là, je vous en joue une dernière pour la route, celle par quoi tout a commencé pour moi, celle qui venait juste après There’s no Greater love sur mon premier cd d’Oscar et qui s’appelle You look good to me.

(C'est mieux quand ça s'écoute. La version audio-musicale est ici).

dimanche 20 mars 2016

Le précieux Pierre Villey et les petites coupures


Ce mercredi comme chaque jour de cette semaine, je me suis entendu sur France culture où j'étais l'invité de Marie Richeux pour la rubrique 'Au singulier' de son émission Les nouvelles vagues. Il s'agit de raconter comment une rencontre avec une personne ou une oeuvre a marqué en profondeur votre vie. Après Oscar Peterson et Keith Jarrett, avant Henry Miller et Dany Laferrière, je parlais de Pierre Villey, intellectuel aveugle mort en 1933 après avoir fait paraître pendant la première guerre un remarquable livre sur la cécité et la manière dont elle est perçue.

Je me suis écouté et ne me suis pas aimé. Phénomène classique de qui n'aime pas s'entendre, surtout quand il fait comme ici deux ou trois grosses fautes de grammaire ? Pas seulement.

J’ai assez travaillé à la radio pour savoir ce qu’imposent le montage et l’indispensable respect d’une grille de programme où chaque heure ne compte que soixante minutes. J'admets avoir été trop long, il aura fallu couper, c'est l'exercice, je m'y plie. Mais là, le montage qui ne m'avait pas dérangé dans les deux précédents épisodes, m'est cette fois apparu comme une trahison. Trahison certes sans grande importance, trahison dont je suis seul à me sentir blessé, trahison qui tient sans doute à ma prolixité que n'auront su contenir les cinq minutes qui m'étaient imparties, mais trahison qui paraît révélatrice de ce qu'on attend d'un aveugle et de la manière dont on se doit de les présenter.

 Au début, on m'entend présenter Le monde des aveugles de Villey comme un livre dont l’auteur, lui-même aveugle, décrit ce que sont les perceptions de ses semblables. C'est effectivement ce que j'ai dit, mais en ajoutant immédiatement derrière, qui a été tronqué: "et la façon dont le monde les perçoit". Je tenais à cette fin de phrase (et même davantage qu’à son début) parce que c'est par elle que je faisais comprendre que ce livre n'était pas seulement un traité de zoologie où l'on explique aux voyants ce que sont les drôles de bêtes qu'on appelle les aveugles, mais également un ouvrage sociologique sur la manière dont les voyants sont loin d’avoir les idées claires sur ce que sont ceux à qui la vue fait défaut.

A-t-on jugé cette fin de phrase superflue ? L’aura-t-on trouvé trop accusatrice ?

En studio, s'en est alors suivie une discussion dont pas un mot n’a été conservé. Aussi précisément que ma mémoire me le permet, la voici:

"Vous connaissiez d'autres livres sur les aveugles avant de découvrir celui-là.

-Assez peu. Enfant j'avais bien lu une biographie de Louis Braille mais je suis loin d'être un spécialiste de la question. En revanche, j'avais lu beaucoup de livres écrits par les voyants où sont utilisées des figures d'aveugles mais plutôt pour leur utilité symbolique. Je pense par exemple à Gertrude dans La symphonie pastorale d’André Gide. Ce qu'il décrit de sa cécité n'a presque rien à voir avec ce que vivent ceux qui en sont atteints. Il ne décrit pas ce que c'est que de vivre sans voir, il en fait une fable au service de la controverse théologique qu’il se propose de trancher."

Comme je m'enlisais un peu, Marie Richeux me tend une phrase secourable.
"Il ne prend pas la cécité pour elle-même." Merci à elle ! Me voilà relancé.
C'est quand, rebondissant sur ses mots, j'affirme que Villey prend la cécité pour elle-même que recommencent les propos diffusés. Passant en revue les grands chapitres du livre, on m'entend alors, sans coupures je crois, dire sous quels différents angles l'auteur du Monde des aveugles les aborde. Comme Pierre Villey, j'insiste sur le fait qu'à l'exception des couleurs et de la perspective qu'ils ne peuvent comprendre et percevoir, les aveugles ont les mêmes capacités intellectuelles que les autres. Sur une radio toute acquise à l'idée de l'égalité, je précise alors en quoi pareille chose se devait d’être dite.

Mais là encore, du développement, le montage a coupé la chair pour ne garder que le squelette. Ainsi m'entend-on simplement dire que Villey a le mérite de dénoncer les préjugés dont sont victimes les aveugles ce qui, un siècle plus tard, est encore nécessaire.
J'avais dit beaucoup plus. Au lieu de cantonner les aveugles dans ce rôle de victimes mal comprises, j'avais détaillé les causes de cette méprise, expliquant que d'une part, on accroissait volontiers l'étendue de leur impotence, ou bien que d'autre part et à l'inverse, on les tenait aussi pour des êtres surnaturels, clairvoyants, extra-lucides, entretenant des rapports privilégiés avec l'au-delà. Pour illustrer ce deuxième point, sachant qu’il était surprenant mais néanmoins incontestable, j'ai mentionné le nom de Tirésias et évoqué le privilège de mendicité dont jouissaient les aveugles au moyen-âge. Comme le raconte Zina Weygand, supposés en relation plus directe avec Dieu, ils se voyaient donner la pièce et la mission de prier pour l'âme du donateur. Peut-être a-t-on reproché à ces explications de montrer trop clairement que si les aveugles étaient victimes de représentations erronées, c’était parce qu'il y avait des gens pour les perpétuer. Pourtant je n'accusais personne; je procédais en simple généalogiste qui s’efforce de remonter aux origines d’une erreur de jugement persistante.

Immédiatement après, on m'entend dire qu'un siècle plus tard, ces préjugés demeurent. Là encore, j'ai fourni un exemple qui a été tu, parlant des personnes plus nombreuses qu’on croit qui paraissent douter que les aveugles soient pourvus de la parole. Quand je me promène avec un voyant, il est fréquent que les commerçants s'adressent à lui plutôt qu’à moi alors même qu'ils posent une question qui me concerne au premier chef. Je ne leur en veux pas, je ne suis pas susceptible, ils font ce qui leur paraît bien. Je ne leur reproche même pas leur maladresse.

Mais est-ce par peur de les froisser que France culture ampute cette partie ? Mon ton était peut-être ironique, il n'était pas méprisant. D’abord la fréquente maladresse des gens que je rencontre et qui, me voyant aveugle, ne savent comment me prendre, me vexe et me chagrine bien moins souvent qu'elle ne m'amuse. Ensuite, les voyants ne sont pas seuls responsables : en accord avec Villey sur ce point comme sur les autres, j’ai pu constater qu’entretenant une illusion qui leur profite, bon nombre d’aveugles se font passer pour plus infirmes ou plus exceptionnels qu’ils ne sont afin, par paresse ou vanité, de se faire aider ou admirer plus qu’ils ne le méritent.
La dernière coupe intervient quand, interrogé sur ce qui manque selon moi au livre de Villey, on m'entend dire qu'il est un peu trop pudique. En studio, j'ai ajouté que cette réserve tenait à son statut d'agrégé de la troisième République. Cette remarque s'en prenait-elle trop directement à ces intellectuels qui, à l'époque comme aujourd'hui, se drapent dans leurs titres et travaux pour masquer ce qui feraient d'eux de vrais hommes plein d’aspérités plutôt que de lisses statues polies?

Je ne sais pas. Mais la différence entre les propos que j’ai tenus en studio et ce qui en a été retenu n’aurait aucune importance si elle ne gommait pas, précisément, les raisons pour lesquelles la lecture de Villey fut dans ma vie un choc dont je voulais parler. Aveugle moi-même, Le monde des aveugles ne m’a presque rien appris sur la cécité qui est pour moi une réalité quotidienne ; il m’a, en revanche, éclairé en me faisant entendre les grinçants ressorts sociologiques qui expliquent comment elle est perçue par ceux qui voient.
Villey a pour principal mérite à mes yeux d’expliquer ce qu’est ce qu’on pourrait appeler "l'aveugle de service", celui dont on se sert pour étayer et défendre une certaine vision du monde.

Je ne pense pas que la personne chargée du montage ait sciemment occulté ce qui me tenait le plus à cœur. Je crois qu’elle n’est que l’inconsciente propagatrice d’une conception commune de ce qui mérite d’être révélé ou tu. Cet arbitrage m’enferme dans le rôle que Pierre Villey devait me permettre de déconstruire. Dans une rubrique pourtant intitulée Au singulier, j’ai servi à propager l’image que j’espérais flouter. Que ce qu’on vient de lire, complétant l’émission, fassent voir mes silences !

samedi 12 mars 2016

Voix sans issue

A force de travailler pour moi, deux de mes voix synthétiques en sont venus à se parler. Espionnant leur échange, j'ai capté ce dialogue entre Mélodie L'aiguë et Jean-Sébastien Basse. Malheureusement, leur rencontre est impossible...


jeudi 10 mars 2016

La Disparis-son

Pour la plupart des lecteurs, La disparition de Georges Perec est un livre qui évite à l’œil de croiser le E. Ce ne fut pas mon cas. Je l'ai lu par les oreilles. Ce qui m'a frappé, c'est combien l’absence de la lettre la plus courante de la langue française en modifie le rythme et la sonorité.

Quelques jours après avoir entendu La disparition, je suis allé pour la première fois de ma vie à l'opéra. J'ai assisté à La somnambula de Bellini. Représenté pour la première fois en 1831, c'est l'histoire d'une femme somnambule qui découche en dormant et sans s'en apercevoir. Ses virées involontaires, comme on l'imagine, fâche franchement son fiancé officiel.

 Rentré de l’opéra Bastille, la tête pleine de Perec, j'ai raconté ma soirée en deux épisodes réunis ici dans un seul fichier.

La disparition tomba d’un stylo, La disparisson transita par un micro: